De Christian BOBIN.... Encore !!!

La poésie est parole aimante, parole émerveillante,  parole enveloppée sur elle-même, pétales d’une voix tout autour d’un silence. Toujours en danger de n’être pas entendue. Toujours au bord du ridicule, comme sont toutes les paroles d’amour. On croit que la poésie est un agencement un peu maniéré de certains mots, une façon obscure de faire tinter un peu d’encre et de songe. Mais ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça du tout.

La poésie, on ne l’écrit pas avec des mots. La matière première d’un poème, son or pur, son noyau d’ombre, ce n’est pas le langage mais la vie. On écrit d’abord avec sa vie, ce n’est qu’ensuite qu’on en vient aux mots. Ceux pour qui les mots sont premiers, ce sont les hommes de lettres, ceux qui, à force de ne croire qu’à la littérature, ne connaissent plus qu’elle. Ceux pour qui la vie est première bénie, ce sont les poètes. Ils ne se soucient pas de faire joli. Ils s’inquiètent d’abord de vivre, seulement de vivre. Se faire silencieux, se rendre attentif, vivre, aimer, écrire- ce sont des actes qui n’en font qu’un seul.

Si la poésie n’est pas la vie dans sa plus belle robe, dans sa plus franche intensité, alors ce n’est rien- un amas de petites encres, petits orgueils, petites souffrances, petites sciences. La poésie est une parole aimante : elle rassemble celui qui la prononce, elle le recueille dans la nudité de quelques mots. Ces mots- et avec eux le mystère d’une présence humaine- sont offerts à celui qui les entend, qui les reçoit.

La poésie dans ce sens, c’est la communion absolue d’une personne à une autre : un partage sans reste, un échange sans perte. On ne peut pas mentir en poésie. On ne peut dire que le vrai et seulement le vrai. Si on ment on sort de la poésie. Si belle soit la phrase qu’on écrit, si on ment on sort de la poésie pour choir dans le langage coutumier, dans le mensonge habituel, dans la vie ordinaire, morte.

Christian Bobin, « La merveille et l’obscur »

De Marie NOEL

Mon Dieu, je ne vous aime pas...



Mon Dieu, je ne vous aime pas, je ne Ie désire même pas, je m'ennuie avec vous
Peut-être même que je ne crois pas en vous.
Mais regardez-moi en passant.
Abritez-vous un moment dans mon âme, mettez-la en ordre d'un souffle,
sans en avoir I'air, sans rien me dire.
Si vous avez envie que je croie en vous, apportez-moi la foi.
Si vous avez envie que je vous aime, apportez-moi l'amour.
Moi, je n'en ai pas et je n'y peux rien.
Je vous donne ce que j'ai : ma faiblesse, ma douleur.
Et cette tendresse qui me tourmente et que vous voyez bien...
Et ce désespoir... Et cette honte affolée...
Mon mal, rien que mon mal...
C'est tout !
Et mon espérance !

 

Quelquefois aussi, je me présente à Dieu comme une porteuse de peine chargée
de tous les fardeaux du voisinage et je lui dis :
« Ne faites pas attention à moi. Je ne peux pas vous plaire.
Regardez seulement les souffrances que je vous apporte
comme un pauvre commissionnaire qui vient de la part des autres :
Voici le mal de mon père, voilà celui de mon ami,
celui de tel ou de tel autre... »

Vous voilà, mon Dieu. Vous me cherchiez ?
Que me voulez-vous ? Je n'ai rien à vous donner.
Depuis notre dernière rencontre,
je n'ai rien mis de côté pour vous.


Rien... pas une bonne action. J'étais trop lasse.
Rien... Pas une bonne parole. J'étais trop triste.
Rien que le dégoût de vivre, l'ennui, la stérilité.


- Donne !
- La hâte, chaque jour, de voir la journée finie, sans servir à rien ;
le désir de repos loin du devoir et des oeuvres,
le détachement du bien à faire, le dégoût de vous, ô mon Dieu !
- Donne !
- La torpeur de l'âme, le remords de ma mollesse
et la mollesse plus forte que le remords...
- Donne !
- Le besoin d'être heureuse, la tendresse qui brise,
La douleur d'être moi sans recours.
  Donne !
- Des troubles, des épouvantes, des doutes...
- Donne !

- Seigneur ! Voilà que, comme un chiffonnier,
Vous allez ramassant des déchets, des immondices.
Qu'en voulez-vous faire, Seigneur ?


- Le Royaume des Cieux.

 

De Gilles BAUDRY

C'est au silence que tout poète voudrait demander de lui accorder la grâce des mots qui portent la rosée
Des mots inouïs qui font leur nid dans le creux de l'oreille écarquillée
des mots qui vont pieds nus, mendier dans les prières pauvres la miséricorde, le pain blanc des oiseaux ou la manne des anges
des mots sans voix, parfois, dans l'indicible de l'amour ou du malheur sans fond
des mots qui ferment leurs paupières par pudeur
des mots qui fondent de gratitude comme neige au soleil ou se retire comme neige au soleil par peur d'endire trop ou pas assez


Gilles Baudry

Chut...

A pas feutrés, chut

Beauté d’une vision sacrée

Sommeil de l’enfant.

 

Martine, le 4 mars 2017

A propos de l'attention

"La racine du mauvais monde dans lequel nous nous trouvons, c'est la négligence, c'est le défaut d'attention, un manque d'attention, c'est que ça. C'est peut-être pour ça que la poésie est une chose vitale, parce que la poésie est une pierre à aiguiser l'attention, une sorte de pierre de sel, pour se frotter les yeux, pour se frotter les paupières, pour revoir le jour enfin, pour revoir ce qui se passe, pour revoir le jour et les nuits et la mort en face, cachée derrière le soleil, voir tout ça. Le voir s'en trop s'en inquiéter, s'en trop s'en alarmer. C’est ça je crois la racine du mal d'aujourd'hui qui est grande, c'est juste un défaut panique d'attention, qui suffit pour engendrer tous les pires désordres et les maux les plus terribles. Juste ça, l'attention.

Ça ne sert à rien de se plaindre, tout le monde va vous dire que c'est insupportable, tout le monde va vous dire ça, mais tout le monde y participe. Juste faire attention aux siens, faire attention à ce qui se trouve mêlé à nous dans la vie banale. Ceux qui sont là, pas ceux qui sont à dix milles kilomètres  et avec lesquels on fait semblant de parler à travers un écran, ça n'a pas de poids ça. Mais simplement faire en sorte que les gens qui nous entourent ne dépérissent pas, et peut-être même les aider, les conforter...Voilà...Faire simplement attention au plus faible de la vie, parce que c'est le plus faible qui est le plus réel et parce que c'est ça qui est digne de vivre, et qui vivra toujours d'ailleurs. Recueillir ces choses-là, porter soin, prendre soin, faire attention, voilà. Ce sont  des pauvres verbes mais ce sont des verbes comme des armées en route si vous voulez, ce sont des verbes de grande résistance, et ce qui pour moi est en œuvre dans ce qu'on appelle la poésie.

La poésie pour moi, c'est pas une chose désuète, c'est pas un napperon  de dentelle sur la table, c'est pas un vieux genre littéraire....C'est la saisie la plus fine possible de cette vie qui nous est accordée, et un soin de regard porté à cette vie. Voilà, c'est ça la poésie. C'est pas une chose qui même est tout de suite dans les livres, c'est pas une chose de littérature en tout cas, c'est simplement chercher à avoir un cœur sur- éveillé. Sur-éveillé!

 

Christian Bobin -  Vue d'esprit